Islam et changement climatique : quand la spiritualité rencontre l’urgence écologique
En 2015, des théologiens musulmans de plusieurs pays se réunissaient à Istanbul pour adopter la Déclaration islamique sur le changement climatique mondial. Un texte fondé sur un principe coranique simple mais vertigineux : l’homme n’est pas propriétaire de la Terre, il en est le gardien temporaire. Le khalîfa. Dix ans plus tard, la planète a chaud, et cette déclaration attend toujours d’être véritablement entendue.
Le paradoxe est là, entier. Les pays à majorité musulmane figurent parmi les plus exposés aux effets du dérèglement climatique : sécheresses au Maghreb, inondations au Pakistan, submersion progressive dans certaines zones du Golfe. Et pourtant, la mobilisation écologique islamique reste largement sous le radar médiatique.
Le concept de khalîfa, bien plus qu’une métaphore
Le Coran ne parle pas de «développement durable» avec ce vocabulaire-là, bien sûr. Mais le concept de khalîfa (vicaire, intendant de la création) y est explicite : «C’est Lui qui a fait de vous les califes sur terre.» Ce n’est pas une invitation à dominer la nature. C’est une assignation à en répondre.
Le principe de wasatiyyah (modération, juste milieu) vient compléter ce cadre éthique. Le gaspillage est explicitement condamné dans le texte coranique : «Ne gaspillez pas, car Allah n’aime pas les gaspilleurs» (Sourate Al-An’am, verset 141). Des imams au Pakistan aux mosquées solaires de Jakarta, cette théologie de la responsabilité commence à produire des effets concrets.
Des mosquées vertes, des imams engagés
En Indonésie, pays musulman le plus peuplé au monde avec 88% de ses 284 millions d’habitants pratiquant l’islam, la mosquée Istiqlal de Jakarta a été convertie en modèle bas carbone avec installation de panneaux solaires. À Garut, une école islamique locale a converti 200 foyers au «zéro déchet» et forme une génération d’étudiants qu’elle appelle «faiseurs de changements». Ce n’est pas rien, comme signal.
Au Pakistan, des imams travaillent depuis plusieurs années à intégrer le discours climatique dans les sermons du vendredi. Un musulman qui gaspille l’eau commet une faute religieuse, dit l’un d’eux sans détour. Le message passe là où les rapports du GIEC ne pénètrent pas.
En France, une sensibilité qui cherche ses canaux
Du côté des musulmans de France, la conscience écologique existe. Elle est souvent diffuse, peu institutionnalisée, rarement relayée. Les associations islamiques traitent de discrimination, de financement des mosquées, de laïcité. L’écologie arrive loin derrière dans les priorités affichées. Pourtant, une frange de jeunes pratiquants connecte explicitement foi et engagement environnemental.
- Des collectifs islamo-écologistes émergent sur les réseaux, mêlant vocabulaire coranique et militantisme climatique
- Des mosquées commencent à sensibiliser lors du Ramadan, en liant jeûne et sobriété de consommation
- Des oulémas francophones publient des avis religieux (fatawa) sur la réduction des déchets et la protection des ressources en eau
- Des entrepreneurs musulmans investissent dans des filières halal durables, combinant exigences religieuses et traçabilité environnementale
C’est encore marginal. Mais c’est là.
Le Muslim Post, première plateforme islamique francophone
Créé en 2014, Le Muslim Post s’est imposé comme le site de référence de la communauté islamique francophone. Actualité politique, sociale, culturelle, lutte contre les discriminations… la rédaction couvre un spectre large, avec une attention particulière portée aux questions qui traversent les musulmans de France et du Maghreb. Sur les sujets comme l’islam et l’écologie, c’est souvent via des plateformes comme celle-là que le débat circule en premier, bien avant les grands médias généralistes.
Car c’est là que se forge une partie du discours communautaire. Là que les jeunes musulmans francophones cherchent des réponses qui articulent leur foi et leurs préoccupations contemporaines. L’écologie en fait partie, de plus en plus.
Un enjeu civilisationnel que personne ne peut ignorer
Le monde musulman représente près d’1,9 milliard de personnes. Si cette population mobilisait sa théologie environnementale à hauteur de ce qu’elle contient, l’impact serait considérable. Pas comme levier politique, mais comme transformation des comportements quotidiens : consommation d’eau, alimentation, rapport à la terre, refus du gaspillage.
L’IISMM (Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman) a d’ailleurs consacré son cycle de conférences 2024-2025 à «l’Écologie en Islam : traditions séculaires et défis contemporains». Le monde académique a compris que le sujet était sérieux. La question qui reste ouverte : combien de temps faudra-t-il pour que cette éthique millénaire se transforme en politique publique, dans les pays du Golfe comme dans les banlieues françaises ?